• Sep 30, 2019
  • Perspectives

Comment les électeurs décident

How voters decide

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Écrit par Allan Gregg

Lorsque je me suis engagé pour la première fois dans des campagnes politiques, mes mentors m’ont mis en garde contre la règle de plus ou moins 6 %.

Fondamentalement, cette règle suggérait que si, au début de la période de bref, vous aviez plus de six points d’avance, tout ce que vous aviez à faire était de créer une ritournelle de campagne accrocheuse et inviter les électeurs à danser jusqu’aux urnes, parce que vous ne pouviez pas perdre. Si vous accusiez plus de six points de retard, vous auriez dit adieux à vos chances parce que vous ne pouviez pas gagner.

La règle s’appliquait parce que, pour la plupart, les habitudes de vote étaient assez stables à l’époque. Et la racine de cette stabilité était l’identification partisane – dans les années 1970 et au début des années 1980, la plupart des électeurs s’identifiaient à l’un des partis politiques; une partie de leur identité était qu’ils se considéraient comme un libéral, progressiste-conservateur ou néo-démocrate. L’identification partisane a alors formé un filtre à travers lequel les électeurs évaluaient les événements politiques et faisaient leur choix de vote de façon assez simple. Si j’étais libéral, je n’avais pas à trop penser à ce que je ressentais à propos de Pierre Trudeau ou de la plate-forme du Parti libéral – ils étaient formidables!

Non seulement l’appartenance à un parti a-t-elle rendu le vote plus stable, mais elle a aussi motivé les électeurs à participer. Parce que je me suis identifié à l’un des partis, j’étais membre d’une « équipe » et bien sûr, j’allais aux urnes pour soutenir mon équipe.

Quiconque fait campagne aujourd’hui sait que beaucoup de choses ont changé.

Comme nous le savons tous, ce qui a causé cette érosion de l’identification partisane au cours des trois dernières décennies, c’est la croissance du cynisme politique et l’incapacité croissante des électeurs à se voir eux-mêmes ou à voir leurs intérêts reflétés dans les chefs politiques, les partis ou les plates-formes.

Aujourd’hui, moins d’un électeur sur cinq se considère comme un partisan. Plus cette appartenance et ce filtre s’atténuent, plus le vote devient volatil et la participation diminue. En effet, de récentes études postélectorales ont indiqué que jusqu’à un tiers de l’électorat changera d’intention de vote au cours d’une campagne, avec entre 10 % et 15 % affirmant qu’ils ont pris leur décision le jour de l’élection ou même dans l’isoloir. Au lieu de la règle de plus ou moins 6 %, la sagesse dominante de la politique moderne est que les « campagnes comptent ».

Mais le côté moins réfléchi du cynisme politique et de la volatilité est que pour que les électeurs d’aujourd’hui fassent un choix politique, ils doivent réellement suivre et évaluer les événements politiques, les chefs et les plates-formes de plus près qu’ils ne l’ont fait dans le passé. En l’absence d’un cadre de référence partisan, je n’ai pas de disposition préjugée à l’égard d’Andrew Scheer, par exemple. J’aime peut-être ce que je vois aujourd’hui et j’envisage de voter conservateur et ne pas aimer ce que je vois demain et changer d’avis.

Bien que les brillants psychologues du comportement comme Daniel Kahnemen nous aient appris que le choix – qu’il soit de nature commerciale, personnelle ou politique – n’est souvent pas raisonné ou calculé de façon mesurée, l’évidence suggère toujours que les électeurs prennent des décisions politiques en fonction de leur image de soi et leurs intérêts personnels. Même si les critères qu’ils utilisent pour prendre des décisions politiques peuvent être émotionnels et irrationnels, ils décident pour qui voter en posant deux questions : « qui est le plus comme moi? » et « qui est le plus pour moi? »

Lorsque les militants parlent de « cadrer la question de l’urne », c’est dans ce contexte que les messages politiques et les politiques sont formulés. Lorsque les conservateurs disent qu’ils veulent abolir la taxe sur le carbone, ils envoient un signal aux électeurs las de l’impôt : « Je suis comme vous et je suis pour vous ». Quand tous les partis se concentrent sur l’abordabilité du logement, ils envoient le même signal aux millénariaux, qui craignent de ne jamais posséder une maison. Ils essaient d’aligner leurs chefs, leurs priorités et leurs politiques sur l’air du temps et l’humeur du public.

Les campagnes qui ont eu le plus d’importance – et donc été les plus efficaces – sont celles qui ont puisé dans cette humeur dominante avec le plus de succès.

En 1980, Ronald Reagan s’interrogeait… « Demandez-vous si vous êtes mieux aujourd’hui que vous étiez il y a quatre ans? » Trente-six ans plus tard, Donald Trump a offert une promesse de campagne identique avec « Make America Great Again ». Tous deux exploitaient une veine de sentiment populaire que leurs adversaires avaient manquée. En 1980, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les électeurs américains ont senti que la promesse de progrès ne pouvait être disponible que pour certains. En 2016, le meilleur prédicteur du vote présidentiel n’était pas l’âge, la race ou la géographie, mais la réponse à la question… « Pensez-vous que les meilleures années pour l’Amérique sont en face de nous ou derrière nous? » – 80 % des électeurs d’Hilary Clinton ont choisi la première réponse et 80 % des électeurs de Trump ont choisi la seconde.

Jusqu’à présent, dans cette campagne, l’accent principal pour tous les partis a été sur l’abordabilité et la classe moyenne. La raison est que, pour la première fois depuis le début des années 1980, les Canadiens disent que la question qui les préoccupe le plus est le coût de la vie.

Nous avons aussi vu très peu de mouvement dans le choix des électeurs, suggérant soit que ceux-ci ne sont pas encore pleinement engagés ou prêts à porter attention à la messagerie du parti ou que les principaux acteurs de la campagne n’ont pas encore réussi à se différencier ou à aligner leurs messages avec les préoccupations qui sont plus profondes que la question superficielle de « l’abordabilité ».

Parmi ces deux possibilités, je soupçonne que la dernière est la plus pertinente.

Dans nos propres recherches, nous avons posé une question très simple…. « Au cours des deux ou trois prochaines années, vous attendez-vous à ce que votre situation sera meilleure, identique ou pire qu’aujourd’hui? » Un tiers de la population a déclaré, dans un proche avenir, qu’ils s’attendaient à prospérer et à aller de l’avant. Un nombre identique estime qu’il stagnerait et le tiers inférieur croit qu’il accuserait un retard.

Les résultats sont révélateurs et suggèrent que la tactique actuelle de jouer à la « petite balle » et d’offrir des taxes boutique à certains groupes d’électeurs manque l’essentiel de la perspective populaire actuelle ne satisfera guère les deux tiers de la population qui pensent que le progrès leur échappe. Lorsque vous craignez de perdre votre maison, l’offre d’un allégement fiscal pour rénover votre logement afin de le rendre plus écologique est peu susceptible d’être perçue comme une solution adéquate à votre problème.

Il s’agit d’un profond clivage dans l’opinion publique et cela marque un changement significatif dans notre culture sociopolitique. Il suggère également que les appels à un changement radical seront plus susceptibles de mobiliser les électeurs que les appels au progressisme.

Bien qu’il n’ait pas encore fait surface de façon significative au Canada, ce sentiment d’inégalité – et l’expérience très différente que vivent différents segments de la société – est la même force qui est à l’origine de la pensée insulaire et de la polarisation dans la politique américaine.

Nous devrions en être reconnaissants… mais pas complaisants ou trop satisfaits de nous-mêmes.

À peu près au même moment, Léger Marketing était sur le terrain et a demandé à un échantillon national d’électeurs admissibles s’ils seraient « en faveur ou contre une interdiction de porter des symboles religieux visibles pour les fonctionnaires de votre province ». À l’échelle nationale, les résultats montrent que la population est divisée en deux, 44 % étant en faveur d’une interdiction et 43 % contre. La seule région où une solide majorité s’y opposait se trouvait en Colombie-Britannique et même là, 31 p. 100 étaient en faveur d’une telle interdiction.

Sachant comment les électeurs décident, on ne peut s’empêcher de se demander combien de temps il faudra avant qu’un ou plusieurs des partis politiques tente d’augmenter le thème de l’abordabilité avec un différenciateur plus fort ou une attaque concertée sur les « élites » et « l’autre ». On se demande aussi si l’ajout de Maxime Bernier du Parti populaire au prochain Débat des chefs n’est pas beaucoup plus important qu’on ne l’aurait d’abord cru.

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