Modéliser l’incertitude : Qu’arrivera-t-il si l’ALÉNA est supprimé?

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January 15, 2018

Modéliser l’incertitude : Qu’arrivera-t-il si l’ALÉNA est supprimé?

dans Insights

Depuis son élection à la fin de 2016, le Président Trump n’a pas caché sa volonté de retirer les États-Unis de l’ALÉNA si son administration n’obtient pas les changements qu’il désire à cet accord.  Au cours des derniers jours, sa position est devenue plus nuancée, même s’il a indiqué, lors d’une récente entrevue accordée le 11 janvier au Wall Street Journal, il a déclaré : « Si nous n’arrivons pas à une entente équitable pour les États-Unis et les contribuables américains, alors j’y mettrai fin. » Il a même ajouté : « Cela étant dit, je préférerais pouvoir négocier. Nous avons parcouru beaucoup de chemin et nous avançons rondement.  Bob Lighthizer et d’autres conseillers travaillent d’arrache-pied. Nous verrons ce que cela donnera. »

La sixième ronde de négociations aura lieu à Montréal du 23 au 28 janvier et il semble qu’elle constituera un ensemble de discussions « décisives ».  Le Canada, qui a été mis sous forte pression pour répondre en long et en large aux propositions américaines soumises en octobre dernier, a plutôt choisi de démontrer aux Américains – dans des rencontres subséquentes – à quel point ces propositions sont inapplicables et inatteignables, du point de vue du Canada.

Le 11 janvier, la ministre de Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, a indiqué un changement dans la stratégie de négociation : « En ce qui a trait aux propositions moins conventionnelles des États-Unis, nous avons fait preuve d’imagination, nous avons parlé avec les intervenants canadiens et nous avons quelques idées nouvelles dont nous avons hâte de discuter avec nos homologues américains et mexicains à Montréal. »

Dans la foulée de l’annonce des États-Unis à propos de droits compensatoires sur l’importation de papier journal canadien, le 10 janvier, le Canada a publié les détails d’une large gamme de plaintes généralisées que le pays a déposées le 20 décembre devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur l’utilisation que fait Washington des droits antidumping et des droits compensateurs.  Ce document de 32 pages détaille près de 200 exemples d’irrégularités commises par les É.-U. depuis plusieurs années, dont la plupart sont liées à d’autres partenaires commerciaux incluant l’Union européenne, le Brésil, la Chine et l’Inde.

La ministre des Affaires étrangères a dit que la plainte a été déposée en réaction aux « droits injustes et indus » des États-Unis contre le secteur canadien du bois d’œuvre bien qu’il n’y ait qu’une ligne pointillée entre la plainte et le blocage des négociations sur le bois d’œuvre.  N’étant pas lui-même un adepte de l’OMC, le représentant au Commerce américain Bob Lighthizer a réagi avec colère en disant que « les plaintes du Canada sont sans fondement et elles pourraient diminuer la confiance des É.-U sur le fait que le Canada est engagé envers des relations commerciales mutuellement enrichissantes.  Même si le Canada devait réussir avec ces plaintes infondées, d’autres pays pourraient en profiter, pas le Canada. La plainte du Canada est mauvaise pour le Canada. »

Le Président a également reçu tout un discours d’intervenants nationaux et de leurs membres du Congrès qui le mettent de plus en plus en garde sur les périls de la mise au rebut de l’ALÉNA.  Les fabricants automobiles et les fermiers, les deux groupes les plus susceptibles de souffrir si les É.-U. se retirent de l’accord, ont pris les grands moyens pour amener l’Administration à négocier de façon plus raisonnable :

  • Les fabricants automobiles aux États-Unis, de même qu’au Canada et au Mexique, s’opposent farouchement aux propositions sur les règles d’origine—une exigence de 50 p. cent de contenu américain, plus une hausse du contenu nord-américain qui passerait de l’actuel 62,6 p. à 85 p. cent, jumelé à une expansion de la liste de suivi du contenu non américain.
  • Les fermiers et exportateurs américains de produits agricoles cherchent désespérément à conserver l’accès que l’ALÉNA leur donne aux marchés mexicains pour les produits comme le maïs, le soja et le blé, et ils tentent d’éviter toute interruption de la chaîne d’approvisionnement agricole transfrontalière complexe qui ajoute de la valeur à l’économie des États-Unis.
  • Dans son allocution du 8 janvier devant l’American Farm Bureau au Tennessee, le Président s’est arrêt durant son discours familier et décousu pour lire une déclaration soigneusement formulée et rassurante sur l’ALÉNA, ç partir de son téléprompteur, ce qui a mené plusieurs observateurs américains à conclure qu’il avait « compris le message » sur l’agriculture et qu’il comprenait désormais mieux les risques pour ce secteur dans l’éventualité d’un retrait de l’ALÉNA.
  • Récemment, plusieurs sénateurs républicains ont indiqué à l’Administration qu’un retrait de l’ALÉNA pourrait compromettre les gains du marché boursier résultant de la réforme fiscale adoptée par le Congrès juste avant les Fêtes.

Au milieu de la semaine dernière, Bloomberg et Reuters ont indiqué que des représentants canadiens anonymes avaient déclaré que le Canada s’attendait à ce que le Président mette fin à l’ALÉNA bientôt.  Ces rapports ont mené à la création d’un récit notable dans les médias canadiens et à une dégringolade passagère des marchés financiers jusqu’à ce que Chrystia Freeland fasse une déclaration plus tempérée depuis la retraite des membres du Cabinet à London, en Ontario.

L’absence de couverture similaire dans les médias américains jumelée aux commentaires du Président vendredi dernier à l’effet que « Je garde une certaine souplesse parce qu’ils (au Mexique) ont une élection bientôt. Et je comprends que beaucoup de choses sont difficiles à négocier avant une élection… »  Tout de même, plusieurs observateurs des deux côtés de la frontière sont d’avis que, à moins de progrès substantiels à Montréal, le Président Trump mettra fin aux négociations en émettant un avis de retrait de l’accord.

Si Trump va de l’avant et retire son pays de l’ALÉNA, cela pourrait donner lieu à plusieurs scénarios possibles. Il convient donc d’examiner comment ils pourraient se dérouler, en commençant par le fait que malgré sa franchise lors de l’entrevue avec le Wall Street Journal, le Président pourrait adopter quelques mesures stratégiques initiales avant de se retirer purement et simplement.


SCÉNARIOS POUR L’ALÉNAScénario 1 : Les pourparlers de renégociation de l’ALÉNA achoppent et sont arrêtés

Une pause dans les négociations pourrait se passer de différentes façons :

  • Les trois partenaires pourraient proactivement convenir d’une pause dans les pourparlers afin d’accommoder les élections de 2018 au Mexique et aux États-Unis;
  • Les trois parties pourraient convenir de suspendre les pourparlers tout en poursuivant des discussions informelles qui ne touchent pas les ministres et les secrétaires;
  • Le Président pourrait prétendre qu’aucun progrès n’a été fait dans les négociations et les suspendre;
  • Le Président pourrait donner un avis de son intention de retrait sans aller jusqu’à le mettre en application.

En ce qui concerne les deux dernières options ci-dessus, il convient de noter qu’en octobre dernier, le Président Trump avait déclaré à un groupe de sénateurs républicains qu’il croyait que les États-Unis auraient besoin de déclencher un retrait de l’ALÉNA comme tactique de négociation afin de pousser le Canada et le Mexique à négocier plus sérieusement.

Durant une pause dans les pourparlers, pour faire monter les enchères sur le Canada et le Mexique, le Président pourrait également commander des études du département du Commerce qui pourraient déboucher sur des droits pour les industries sensibles comme les exportations canadiennes à offre réglementée vers les États-Unis et les entreprises de transport mexicaines qui déplacent des biens entre le Mexique et les États-Unis.

De telles mesures exerceraient des pressions sur le Canada et le Mexique pour les amener à « négocier sinon… » et offriraient un « os à ronger » à la base du Président, tout en reportant une décision importante.

Scénario 2 : Trump déclare que les pourparlers de renégociation sont un échec et il en déclenche la cessation

L’article 2205 de l’ALÉNA prévoit que « Une partie peut se retirer de cet accord six mois après avoir donné un avis de retrait écrit aux autres parties. »

Les experts conviennent qu’il s’agirait là d’un voyage en territoire inconnu.  La raison est que si le Président Trump peut lancer le processus de retrait de l’accord, il est peu probable qu’il puisse le compléter de lui-même sans le Congrès ou même combien de temps ce processus pourrait prendre.

La Constitution des États-Unis accorde au pouvoir exécutif une autorité claire sur les relations étrangères, y compris les traités, tout en donnant au Congrès le pouvoir de « réglementer le commerce avec les pays étrangers. »  C’est le Congrès qui a ratifié et mis en place l’accord existant par le truchement de la Loi de mise en œuvre de l’ALÉNA, en 1993.

Comme le Service de recherche du Congrès l’écrivait dans son rapport de mai 2017, « malgré la capacité du président à se retirer de l’accord, l’abrogation des dispositions légales de mise en place de l’ALÉNA exigerait probablement la sanction du Congrès. »

Si le Président évoque l’Article 2205 pour mettre fin à l’ALÉNA, le Congrès aurait des options :

  • Inquiet des répercussions du retrait de l’ALÉNA, le Congrès pourrait refuser d’agir, ce qui maintiendrait la loi de mise en œuvre existante, et l’accord resterait en vigueur;
  • Le Congrès pourrait adopter un règlement abrogeant l’ALÉNA et consentir à « retourner » à l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (ALE) en le renouvelant;
  • Le Congrès pourrait voter un règlement pour retirer les États-Unis de l’ALÉNA et de l’ALE; ou,
  • Une action en justice sur les pouvoirs respectifs du Président et du Congrès pourrait paralyser le système pendant que les tribunaux démêlent qui peut faire quoi et rien ne se passerait jusqu’à ce que ces problèmes soient réglés.

APRÈS L’ALÉNA…QUE NOUS RÉSERVE L’AVENIR?

Si le Président Trump indique que les États-Unis ont l’intention de quitter l’ALÉNA, il pourrait du même coup indiquer ce qu’il veut ensuite dans le dossier du commerce concernant le Canada et le Mexique.  Voici les trois options possibles :

  • Accords bilatéraux doubles entre les États-Unis et le Canada et le Mexique;
  • Accord bilatéral avec le Canada, mais pas avec le Mexique, ou avec le Mexique mais pas avec le Canada; ou
  • Aucun accord bilatéral avec l’un ou l’autre pays.

Étant donné la préférence déclarée de l’Administration Trump pour les traités commerciaux bilatéraux plutôt que multilatéraux, il est plus probable qu’il choisira la voie des accords bilatéraux, ce qui offre quelques options :

Scénario 1 : Les États-Unis pourraient accepter le « retour » à l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (ALE), le rejeter ou tenter de renégocier un nouvel ALE entre les deux pays.

Lorsque l’ALÉNA est entré en vigueur en 1993, il succédait à l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (ALE). Cet accord n’a pas été résilié mais simplement suspendu par le Congrès; donc, en l’absence de l’ALÉNA, l’ALE pourrait redevenir le cadre juridique régissant le commerce et l’investissement entre les États-Unis et le Canada.  Ce n’est pas clair, cependant, si retourner à l’ALE nécessiterait une loi du Congrès.

Dans le cas où les plaintes de l’Administration Trump à l’égard de l’ALÉNA concernant le Canada n’auraient pas été réglées lors des pourparlers sur l’ALÉNA, il est probable que le Président insiste pour renégocier l’ALE. Toutefois, si les États-Unis conservent leurs principales demandes déposées à la table des négociations, il serait tout aussi difficile pour le Canada de les accepter dans une renégociation de l’ALE.

Comme le Premier ministre Trudeau l’a indiqué à Global News le 21 décembre dernier, « Nous avons réussi à communiquer à l’administration que mettre fin à l’accord ne permettra pas aux États-Unis d’en négocier un meilleur avec le Canada. »  Il n’est donc pas inconcevable que le Canada rejette une renégociation proposée de l’ALE.

L’inverse est également vrai. La colère des Américains concernant les plaintes déposées le 20 décembre dernier par le Canada, auprès de l’OMC, sur la façon dont les États-Unis font du commerce pourrait amener les États-Unis à punir le Canada en refusant d’aller de l’avant avec tout retour à l’ALE ou toute tentative de le renégocier.

Scénario 2 : Les États-Unis pourraient chercher à négocier un accord de libre-échange avec le Mexique ou non.

Si les États-Unis tentent d’en arriver à un accord avec le Mexique, mais pas avec le Canada, il est presque certain que le front commun Canada-Mexique éclaterait.  Le degré d’intégration économique entre le Canada et les États-Unis exigerait une entente formelle entre les deux pays si c’était disponible. Si ce n’est pas disponible et que le Mexique obtient un accord bilatéral alors que le Canada n’en signe pas, cela serait vu comme une grande perte pour le gouvernement Trudeau.

Scénario 3 : Les pourparlers sur l’ALÉNA achoppent et il n’y a pas d’accords bilatéraux entre les trois pays, et la relation commerciale trilatérale est régie par les règles existantes de l’OMC.

Les chances sont minces mais elles sont du domaine du possible.  Cela sous-entend que les négociations de l’ALÉNA ont pris fin sans succès et que les États-Unis, le Canada ou le Mexique ont rejeté les ententes bilatérales.  Cela pourrait aussi signifier que ces ententes n’ont pas pu être négociées fructueusement.  Dans ce cas, l’option de repli serait que la relation commerciale trilatérale soit régie par les règles de l’OMC.

EFFETS DES SCÉNARIOS SUR LE CANADA

Quelles sont les répercussions économiques potentielles, si le Canada perd l’ALÉNA ou les autres scénarios décrits ci-dessus?

Au cours des derniers mois, on a pu lire de nombreux rapports des médias sur les effets potentiels d’un retrait de l’ALÉNA.  Un des problèmes concernant la plupart de ces rapports est qu’ils sont axés sur ce qui serait perdu en cas de repli de l’accord et non sur ce qui le remplacerait.  La réalité est que quelque chose remplacera l’accord existant.  Il pourrait s’agir de l’ALE actuel qui serait « ressuscité », d’un ALE renégocié ou d’un régime de tarification de l’Organisation mondiale du commerce. Pour comprendre clairement les conséquences, il convient de comparer ce que l’ALÉNA prévoit actuellement à tout régime commercial qui pourrait le remplacer et, à l’exception du régime de tarification de l’OMC, cela ne peut se faire sans d’abord connaître ce que ces possibilités sont.

En conséquence, la plupart des modèles de la banque et de l’institut de recherche comparent les avantages des dispositions actuelles de l’ALÉNA par rapport à ce qui se passerait dans le régime de tarification de l’OMC.

La première possibilité est le retrait de l’ALÉNA et il est essentiel d’examiner les effets immédiats et à plus long terme d’une telle mesure.

Réaction immédiate à un retrait/avis de retrait du Canada ou des États-Unis

(Noter que la réaction à une suspension des pourparlers serait similaire mais moins prononcée)

L’effet immédiat mais espérons-le de courte durée d’un retrait ou d’un avis de retrait serait sérieux et comprendrait vraisemblablement ce qui suit :

  • Dévaluation de la monnaie canadienne et mexicaine ainsi que baisse du marché boursier dans les trois pays, le secteur de l’automobile encaissant le plus dur coup;
  • Énormes inquiétudes au sein des industries et entreprises tributaires des échanges de même qu’au sein des provinces et États dépendants des échanges;
  • Refroidissement des projets et décisions d’investissement au Canada et au Mexique au sein des secteurs d’affaires tributaires des échanges et, si l’incertitude devait durer, les investissements canadiens et mexicains seraient poussés vers les É.-U. en tant que « lieu de refuge »;
  • Resserrement ou réduction des activités de prêt des marchés de capitaux auprès des entreprises canadiennes et mexicaines du secteur de l’exportation;
  • Dans la foulée du retrait, des incidents frontaliers possibles où les expéditions de biens canadiens ou la circulation transfrontalière temporaire des professionnels canadiens travaillant aux États-Unis sont interrompus ou retardés à la frontière américaine;
  • Redoublement des efforts de lobbying du Canada et du Mexique pour rassembler leurs partisans au sein du Congrès et divers groupes d’industries aux États-Unis, ainsi qu’auprès des gouverneurs favorables aux échanges et des parlements des États afin d’amener le Congrès à s’opposer à la suppression de l’accord;
  • Contestations judiciaires de l’abrogation, très probablement de la Chambre de Commerce des États-Unis, des secteurs de l’automobile et des pièces d’automobile et des producteurs et des entreprises agricoles et, possiblement, de certains États.
  • Plusieurs observateurs américains croient que ces recours juridiques se retrouveraient ultimement devant la Cour suprême, ce qui pourrait donner lieu à une prolongation de la période d’avis de six mois jusqu’à ce que les cours se prononcent, allongeant du même coup la période d’incertitude.

Plusieurs de ces effets seraient de courte durée et s’estomperaient lorsque les gens réaliseraient que rien de concret n’arriverait à l’ALÉNA pour au moins six mois et, probablement, pour beaucoup plus longtemps.

Effets à plus long terme : un potentiel ALÉNA « zombie »

Même si le Congrès abrogeait la loi de mise en œuvre de l’ALÉNA, une autre complication se profile qui ajoute encore plus de temps et d’incertitude à la situation.

Comme Steven Globerman et Christopher Sands l’ont indiqué[1], après que l’ALÉNA ait été négocié en 1992, « l’accord complété a été mis en place (aux États-Unis) au moyen de statuts qui ont donné aux agences du pouvoir exécutif l’autorité de modifier des centaines de règlements et procédures afin de donner effet aux engagements des États-Unis menés selon des procédures de réglementation normales. »

Ils soutiennent qu’en cas de suppression de l’ALÉNA, ces règles resteraient en vigueur jusqu’à leur annulation et leur remplacement, « mais de tels changements devraient aussi être entrepris dans le cadre d’une réglementation formelle », un processus qui prendrait des mois voire même des années.

Tout cela évoque le spectre d’un « ALÉNA zombie », dans lequel les États-Unis ne font plus partie du pacte, mais les règles et réglementations de sa mise en œuvre demeurent en place pour une longue période.  En outre, puisque plusieurs départements et agences des États-Unis y participeraient, le processus de démantèlement serait de nature fragmentaire, ce qui se traduirait par encore plus d’incertitude, secteur par secteur.  Cela signifie également que le Canada aurait beaucoup de temps pour s’ajuster à la vie après l’ALÉNA.

L’ALÉNA contre un retour à l’ALE

Un récent document de travail de C.D. Howe[2] prévoit les répercussions d’un « retour » à l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, et ses conclusions sont décidément positives pour le Canada.  Entre maintenant et 2023, « Le Canada est favorisé, en partie parce qu’il s’approprierait certaines parts du marché aux dépens des États-Unis et du Mexique.  La valeur du PIB du Canada grimpe à environ 3,6 milliards de dollars, stimulé par les effets prix et le véritable PIB grimperait de 0,0028 p. cent…. »[3]

Tel que noté ci-dessus, en cas de suppression de l’ALÉNA, il est peu probable de considérer un simple retour à l’ALE étant donné que si les États-Unis optent pour un accord bilatéral avec le Canada, ils voudront sans doute renégocier l’ALE.

Régime de l’ALÉNA c. le régime de tarification de l’OMC

L’analyse « La vie après l’ALÉNA » publiée par RBC en novembre 2017 http://www.rbc.com/economics/economic-reports/pdf/other-reports/NAFTA_Nov2017.pdf offre des points de repère utiles sur ses effets importants sur l’économie canadienne, suggérant que dans le cas d’une « hausse des tarifs douaniers jusqu’aux niveaux fixés par l’OMC, le PIB du Canada diminuerait de 1 % au total sur une période de cinq à dix ans.  Bien que le nombre d’emplois qui disparaîtraient soit difficile à évaluer, il est probable qu’une petite partie des 500 000 Canadiens travaillant dans les secteurs fortement dépendants de échanges serait touchée. »

RBC indique également que « les tarifs de la nation la plus favorisée des États-Unis ne sont pas si élevés.  Les tarifs des États-Unis régis par l’OMC sont à peine plus élevés que les taux préférentiels prévus par l’ALENA ; ainsi, leur tarif de la nation la plus favorisée se situait en moyenne à 3,5 % en 2016, alors que celui du Canada était de 4,1 %. »

Cela étant dit, RBC a proposé plusieurs considérations additionnelles à la transition de l’ALÉNA aux règles de l’OMC :

  • « Même une faible hausse des tarifs peut avoir d’importantes répercussions sur les industries tributaires des échanges », plus particulièrement les industries ayant des chaînes de production serrées.
  • « Même si le secteur automobile est souvent donné en exemple, les hausses de tarif toucheraient de nombreux autres secteurs : Les secteurs dont les liens commerciaux avec les États-Unis équivalent au double de leurs activités de production au Canada représentent environ 6 % du PIB du Canada et 5 % des emplois. »
  • « Même dans le cadre de l’OMC, les tarifs seraient encore plus élevés dans certains secteurs », par exemple, les vêtements et quelques produits agricoles et pétroliers.
  • « L’effet serait concentré dans un petit nombre de secteurs fortement dépendants des échanges », ce qui représente plus de 500 000 emplois (voir l’Annexe 1). « Finalement, cela pourrait se traduire par un lent déclin dans ces secteurs plutôt que par une interruption soudaine. »
  • « Les services pourraient être restreints » et « il semble que le plus important serait une restriction du mouvement transfrontalier des professionnels. »

L’étude C. D. Howe a également examiné les répercussions dans le cas où le commerce entre le Canada et les États-Unis retournerait au régime de tarification de l’OMC. Là encore, en prévoyant les répercussions jusqu’en 2023, le rapport suggère les effets macroéconomiques suivants sur le Canada :

  • « Eu égard à la redirection des exportations canadiennes à de tierces parties, les exportations totales pourraient diminuer d’environ 20 milliards de dollars américains ou 2,8 p. cent.
  • Le Canada connaît un déclin du revenu des ménages de 15 milliards de dollars et une perte du PIB réel de 0,55 p. cent. Ces effets négatifs ne seraient atténués que modérément (un déclin d’environ trois milliards de dollars de moins du revenu et un déclin de 0,08 de moins du PIB réel) si le Canada et le Mexique continuent en vertu de l’ALÉNA ou conservent le marché libre en vertu de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).
  • Les pertes d’emplois pourraient se situer dans la fourchette de 25-50 mille en raison du retrait des travailleurs de la vie active, même après qu’un plein emploi ait été établi dans une économie post ALÉNA. Une période de chômage temporaire durant une période d’ajustement qui pourrait être de longue durée pourrait ajouter à ces pertes. Conserver un accord de libre-échange avec le Mexique pourrait réduire ces pertes de quatre à huit mille emplois.
  • Les secteurs des produits chimiques, du caoutchouc et des plastiques et les secteurs de l’automobile connaissent de grands déclins dans des exportations bilatérales à des partenaires de l’ALÉNA; ces pertes sont compensées en partie par la réorientation vers des tiers marchés et vers le marché national, en comblant en partie les lacunes résultant d’une baisse des importations bilatérales. Les ventes totales de ces secteurs chutent de trois à quatre milliards de dollars. »

CONCLUSION

Comme Globerman et Sands l’ont conclu, « si l’ALÉNA ne peut être renégocié avec succès, ce ne serait pas l’Armageddon économique pour le Canada. »[4]  Si le Canada retournait aux règles commerciales de l’OMC indiquées dans l’étude C. D. Howe, les répercussions seraient importantes mais elles pourraient être absorbées sur une période de six ans, ce qui signifie que leur effet serait graduel et que cela laisserait du temps pour procéder à des ajustements.

Cela étant dit, il y a tellement de solutions de rechange dans le cas d’un retrait, dont plusieurs seraient des procédures judiciaires dans le système américain, que le Canada devrait s’attendre à une longue période d’incertitude jusqu’à ce que l’avenir de l’ALÉNA soit résolu et qu’un régime commercial de remplacement soit déterminé et adopté.  Une telle période refroidirait les investissements commerciaux et accroîtrait les craintes au sujet de la relation commerciale la plus importante du Canada, soit sa relation avec les États-Unis.

ANNEXE 1 : [5]

Annex1 Chart - FRENCH

[1] Steven Globerman et Christopher Sands, The Fate of NAFTA: Possible Scenarios and their Implications for Canada, The Fraser Institute, p. 7

[2] Dan Ciuriak, Lucy Ciuriak, Ali Dadkhah et Jinglang Xiao, The NAFTA Renegotiation: What if the US Walks Away? The C.D. Howe Institute, 2017

[3] Ciuriak et al, p. 11

[4] Globerman et Sands, p. iii

[5] RBC, « La vie après l’ALÉNA », Novembre 2017