Le Cabinet fédéral de 2019

Le Cabinet fédéral de 2019


Le Cabinet fédéral

Quand ils choisissent les membres de leur cabinet, les premiers ministres tentent habituellement de jumeler l’expérience des ministres avec la nature du portefeuille qu’ils leur confient. Dans un gouvernement majoritaire, une expérience passée qui correspond au mandat confié est quelque chose de bien « utile » mais pas nécessairement essentielle.

En revanche, dans un gouvernement minoritaire, un jeu différent de dynamique passe au premier plan. Dans un environnement où la capacité à calmer des premiers ministres et des intervenants au caractère difficile et où la sensibilité politique pour travailler en faisant abstraction des allégeances politiques peuvent constituer la clé du succès, des qualités telles que le tact et la diplomatie deviennent cruciales.

Dans l’ensemble, les nominations d’aujourd’hui donnent à penser que le premier ministre a fait des concessions pour ce qui est de jumeler les antécédents et les compétences des ministres non seulement avec les demandes des portefeuilles confiés mais également avec le besoin de répondre aux tensions régionales et aux réalités électorales.


Changements ministériels clés

Chrystia Freeland, ancienne ministre des Affaires étrangères, devient vice-première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales.

Le poste de vice-premier ministre est accordé à la discrétion du premier ministre; la dernière personne à avoir occupé ce poste est Anne McLellan sous le gouvernement de Jean Chrétien. Les premiers ministres ont usé de divers modèles pour définir ce rôle. Sous le gouvernement Mulroney, Don Mazankowski était effectivement le chef des opérations du gouvernement ayant un imposant personnel sous sa direction; dans d’autres cas, le vice-premier ministre est tout simplement le ministre principal du cabinet.

Dans sa nouvelle mission, la ministre Freeland jouera un rôle significatif dans la gestion des tensions et des contre-courants dans la fédération au lendemain de l’aliénation de l’Ouest, du projet de loi 21 au Québec et de la résistance des provinces aux initiatives fédérales en matière de changement climatique. Ses compétences éprouvées et le fait qu’elle soit née et ait été élevée en Alberta seront certes utiles dans l’ouest du pays. Son poste de vice-première ministre allégera la pression qui pèse sur le premier ministre dans des dossiers où il pourrait devenir un sujet de critiques pour les tensions régionales.

Il reste à voir comment la ministre Freeland définira ce nouveau rôle et à quel point elle participera elle-même à l’exécution quotidienne des grands dossiers qui touchent les relations fédérales/provinciales/territoriales. Les réponses à ces questions détermineront, au fil du temps, les outils et le personnel qu’elle aura à sa disposition.

François-Philippe Champagne, ancien ministre du Commerce international et d’Infrastructure Canada, devient ministre des Affaires étrangères. Il apporte une expérience en affaires internationales à son nouveau rôle, ayant déjà travaillé à l’étranger comme juriste international et spécialiste en commerce. Avant de se lancer en politique, il a travaillé à des postes de direction chez ABB Canada, une société d’ingénierie d’envergure mondiale.

Dans son nouveau rôle, M. Champagne devra s’occuper du dossier encore fumant de la Chine, dans lequel il a quelques antécédents. En 2017, lorsque les tentatives du premier ministre pour engager des négociations commerciales avec la Chine ont déraillé, M. Champagne est resté derrière pour tenter de réconcilier le Canada avec la Chine, après que M. Trudeau et son entourage aient quitté Beijing.

En plus de gérer le côté canadien de la ratification de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique, il hérite également de la gestion de la candidature du Canada à l’élection au Conseil de sécurité des Nations unies, une initiative qui apparemment ne va pas très bien.

Jonathan Wilkinson, ancien ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, devient ministre de l’Environnement et du Changement climatique. Son approche modérée et axée sur les affaires sera précieuse pour le gouvernement dans la poursuite de son programme sur le changement climatique, lequel est crucial pour ce second mandat du gouvernement.

Comme la ministre Freeland, il a de profondes racines dans l’ouest; il a grandi à Saskatoon, il a été conseiller auprès du premier ministre Roy Romanow de la Saskatchewan et il a travaillé dans la fonction publique provinciale au début des années 1990. En outre, il a acquis une grande expérience comme cadre dirigeant de plusieurs sociétés de technologie environnementale à Vancouver avant de se lancer en politique.

Dès le début de son mandat, M. Wilkinson devra relever le défi de finaliser la réglementation entourant le projet de loi C-69 (approbations des grands projets liés aux ressources naturelles) et le projet de loi C-48 (moratoire sur la circulation des pétroliers le long de la côte nord de la C.-B.). Lors du dernier parlement, ces deux projets de loi ont fait face à une vive opposition des provinces productrices d’énergie et de l’industrie. Le premier ministre s’est récemment engagé à faire des consultations sur la mise en application du projet de loi C-69.

Pablo Rodriguez passe du Patrimoine canadien et Multiculturalisme à Leader du gouvernement à la Chambre des communes. Il est également nommé lieutenant du Québec. M. Rodriguez est un député affable, expérimenté et hautement politique; il aura besoin de ces compétences dans son rôle névralgique de Leader à la Chambre des communes au sein d’un gouvernement minoritaire.

Catherine McKenna, ancienne ministre de l’Environnement et du Changement climatique, devient ministre de l’Infrastructure. Mme McKenna s’est révélée quelque peu controversée dans son rôle précédent et ses relations avec plusieurs provinces ont été difficiles.

Les relations fédérales/provinciales/territoriales sur l’infrastructure sont en général plus amicales mais son plus grand défi sera d’obtenir l’argent d’un gouvernement qui aura vraisemblablement une durée de vie de 18 à 24 mois. Les rapports successifs du directeur parlementaire du budget et du vérificateur général indiquent que l’argent du fédéral pour l’infrastructure tarde toujours à couler vers les provinces et les territoires.

Jean-Yves Duclos passe de ministre de la Famille, des Enfants et du 
Développement social à président du Conseil du Trésor. Virtuellement invisible dans le dernier gouvernement, M. Duclos a été directeur du Département des sciences économiques et professeur titulaire à l’Université Laval avant de faire carrière en politique.

Bill Blair passe de ministre de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé à ministre de la Sécurité publique. Ancien chef de la police de Toronto, M. Blair a suscité la reconnaissance de l’ancien gouvernement pour sa façon constante et modérée de traiter les difficiles dossiers de l’immigration et du contrôle des armes à feu et il succédera avec brio à Ralph Goodale dans son nouveau rôle.

Patty Hajdu passe de ministre de l’Emploi, du développement de la main-d’œuvre et du Travail à ministre de la Santé. À ce titre, elle sera responsable de coordonner la réponse du pays à la crise du fentanyl et de la gestion des mesures prises par le gouvernement pour mettre sur pied un régime national d’assurance-médicaments.

Mary Ng, ancienne ministre de la Petite entreprise et de la Promotion de l’exportation devient ministre de la petite entreprise, de la Promotion de l’exportation et du Commerce international.

Carla Qualtrough, ancienne ministre de Services publics et Approvisionnement, est la nouvelle ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et de l’Inclusion des personnes handicapées.

Filomena Tassi passe des Aînés au Travail. Elle devra immédiatement s’occuper de la grève qui a cours au CN, grève qui empêche l’expédition hebdomadaire de 500 000 barils de pétrole et de 5 600 wagons-trémies de blé vers les marchés nationaux et étrangers.

Bardish Chagger perd son poste de Leader du gouvernement à la Chambre des communes pour passer à un nouveau ministère, soit celui de la Diversité et de l’Inclusion et de la Jeunesse.

Karina Gould, ancienne ministre des Institutions démocratiques devient ministre du Développement international, où elle était auparavant secrétaire parlementaire, ce qui lui permet de bien connaître les dossiers.

Ahmed Hussen, ancien ministre de l’Immigration est nommé ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social.

Mélanie Joly, ancienne ministre du Tourisme et des Langues officielles devient ministre du Développement économique et des Langues officielles. La partie Développement économique de son portefeuille comprend la responsabilité des agences de développement régional.

Bernadette Jordan, ancienne ministre du Développement économique rural est nommée ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne.

Maryam Monsef, ancienne ministre des Femmes et de l’Égalité des genres devient ministre des Femmes et de l’Égalité des genres et ministre du Développement économique rural.

Sont restés en place

Bill Morneau demeure ministre des Finances du Canada. Il aura la tâche peu enviable de gérer les finances du pays dans une période où ses collègues du cabinet seront impatients de dépenser de l’argent pour accomplir le mandat écourté d’un gouvernement minoritaire. Il aura également besoin de garder un œil sur les conditions économiques mondiales qui se détériorent, alors que la plupart des prévisionnistes s’attendent à un ralentissement à moyen terme.

Navdeep Bains demeure ministre de l’Innovation et des Sciences.

Harjit Sajjan demeure ministre de la Défense nationale.

David Lametti revient comme ministre de la Justice et procureur général.

Marc Garneau demeure ministre des Transports.

Marie-Claude Bibeau demeure ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire.

Seamus O’Regan passe des Services aux Autochtones à ministre des Ressources naturellles.

Dominic Leblanc, qui a quitté le cabinet plus tôt, en raison d’une maladie, devient président du Conseil privé de la Reine pour le Canada.

Carolyn Bennett revient comme ministre des Relations Couronne-Autochtones.

Diane Lebouthillier demeure ministre du Revenu national.

Lawrence MacAulay demeure ministre des Anciens combattants et ministre associé de la Défense nationale.

Joyce Murray passe du Conseil du Trésor au nouveau ministère du Gouvernement numérique.

Nouveaux ministres

Steven Guilbeault est nommé ministre du Patrimoine canadien et Multiculturalisme, ayant été élu le 21 octobre dernier. Il possède de solides antécédents dans le dossier du changement climatique. Membre fondateur d’Équiterre, un organisme environnementaliste du Québec, il a également été directeur et gestionnaire de campagne du chapitre québécois de Greenpeace pendant dix ans.

Deb Schulte est nommée ministre des Aînés. Elle a été élue pour la première fois lors de l’élection fédérale de 2015. Elle a étudié à l’Université Princeton et détient un diplôme en ingénierie mécanique et aérospatiale.

Mona Fortier est nommée ministre de la Prospérité de la classe moyenne et ministre associée des Finances. Mme Fortier était récemment coprésidente de la Plateforme libérale aux côtés de Ralph Goodale.

Anita Anand joint les rangs du cabinet comme ministre des Services publics et Approvisionnement, lequel est responsable de la Commission de la capitale nationale. Élue pour la première fois le 21 octobre dernier, elle a été directrice de la Chaire J.R. Kimber (Protection des investisseurs et Gouvernance d’entreprise) à la faculté de droit de l’Université de Toronto ainsi que chercheure en résidence à la firme juridique Torys LLP.

Dan Vandal est nommé ministre des Affaires du Nord. Ce ministre a été coupé de celui des Relations Couronne-Autochtones de qui il dépendant anciennement.

Marco Mendicino est nommé ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté. Auparavant, il a été président de l’Association du Conseil de justice alors qu’il était avocat au ministère de la Justice.

Marc Miller joint les rangs du cabinet comme ministre des Services aux Autochtones, succédant en cela à Seamus O’Regan.

Ne font plus partie du Cabinet

Deux ministres qui faisaient partie du Cabinet avant l’élection n’ont pas été nommés aujourd’hui. Il s’agit de Ginette Petitpas Taylor qui tenait les rênes de la Santé et de Kirsty Duncan qui était ministre des Sciences.

Représentant spécial pour les Prairies

Le premier ministre a demandé à Jim Carr, qui combat un cancer, de devenir son représentant spécial pour les Prairies. Le mandat de M. Carr est de « veiller à ce que les gens de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba soient bien représentés à Ottawa. » Il assistera aux réunions des comités du Cabinet.

Équipe du leader à la Chambre
  • Kirsty Duncan sera leader adjointe du gouvernement à la Chambre des communes;
  • Mark Holland agira comme whip en chef du gouvernement;
  • Ginette Petitpas Taylor sera whip adjointe du gouvernement; et
  • Kevin Lamoureux sera le secrétaire parlementaire du leader du gouvernement à la Chambre des communes.


Changements structuraux clés

On note plusieurs changements structurels et nouvelles divisions de travail signalés par les nominations d’aujourd’hui au cabinet. Certains demanderont d’importants changements aux rouages. On note également un certain chevauchement qu’il faudra traiter.

  • L’ISDE a changé considérablement. Le développement économique est supprimé; L’Industrie fait à nouveau partie de son nom, vraisemblablement en vue de restaurer une orientation sectorielle; et le ministère des Sciences n’est désormais plus séparé.
  • Cela signifie que la continuité politique constitue la dynamique controversée au sujet des télécommunications et une séparation moins grande entre l’innovation et les sciences.
  • Le développement économique et les agences de développement régional relèvent désormais officiellement de Mélanie Joly, alors que le développement rural va à Maryam Monsef. Toutefois, les agences seront toujours hébergées au sein de la nouvelle ISI (anciennement ISDE) dont Navdeep Bains est le ministre principal.
  • Deux porte-feuilles économiques reconfigurés pourraient se retrouver sous un parapluie ministériel plutôt que d’être autonomes. Ce sont :
    • Prospérité de la classe moyenne et ministre associée des Finances — Mona Fortier — qui relèvera du ministère des Finances.
    • Les petites entreprises, la promotion des exportations et le commerce international – Mary Ng – qui relèveront du ministère des Affaires étrangères et greffent essentiellement les petites entreprises sous le rôle du commerce.
  • On note aussi un important changement à Emploi et Développement social Canada. Le ministère sera divisé en deux :
    • Familles, Enfants et Développement social – Ahmed Hussen
    • Emploi, Développement de la main-d’œuvre et Inclusion des personnes handicapées – Carla Qualtrough. Vraisemblablement que Travail – Filomena Tassi – continue de faire rapport ici.
  • On compte une nouvelle combinaison ministérielle dont le rôle est à la fois social et économique, mais dont la structure hiérarchique reste vague : Femmes, Égalité des genres et Développement économique rural – Maryam Monsef.
  • On s’étonne qu’une nouvelle députée n’ayant pas d’expérience en politique se voit confier Services publics et Approvisionnement. Anita Anand possède un excellent CV mais elle devra surmonter de très gros obstacles, notamment le système de paie Phénix et le fouillis de l’approvisionnement.
  • Il y aura un ministère distinct pour les Services numériques – Joyce Murray. Jusqu’à ce jour, la transformation numérique était du ressort du Conseil du Trésor. Il n’est pas clair où Mme Murray sera logée avec tous les changements récents dans ce dossier.

Les comités du cabinet ont été quelque peu remaniés et sont revenus aux modèles traditionnels, y compris la réapparition du Comité interne des opérations, qui sera présidé par Dominic LeBlanc. Il s’agit de répondre aux critiques voulant que le système de comités ait été trop lourd, qu’il ait pris trop de temps à collaborer avec les intervenants et qu’il n’y ait pas eu de tribune pour que le premier ministre puisse parler aux ministres principaux.